
Par Vicky Pryce, Chief Economic Adviser au Centre for Economics and Business Research et présidente du Economic Advisory Council (EAC) de la BCC
Le contexte économique peut difficilement être qualifié de rassurant. Les prix du pétrole sont restés au-dessus de 100 dollars le baril pendant trop de jours au cours du mois écoulé, rapprochant quelque peu la perspective du scénario de récession envisagé par le FMI, dont celui-ci s’était éloigné lorsque les prix avaient reculé pendant une courte période au cours de l’été. Les inquiétudes concernant une éventuelle bulle de l’IA, ainsi que les mises en garde alarmistes sur une possible fin du monde si cette technologie poursuit son développement à un rythme incontrôlable, contribuent également à un sentiment général de malaise. L’inflation repart à la hausse, les taux d’intérêt semblent pouvoir augmenter et les prix de l’immobilier reculent. Les marchés boursiers, qui avaient bénéficié des solides bénéfices des entreprises énergétiques et des banques, refluent désormais après avoir atteint des niveaux historiques.
La résilience apparente de l’économie britannique ne doit pas masquer le fait que de sérieux problèmes liés au coût de la vie, ce qui semble être un ralentissement du marché du travail et un manque global d’investissement — à l’exception des secteurs liés à l’IA et aux technologies — constituent autant de signaux d’alerte pour la croissance à venir. Étant donné que le ratio de dette publique rapportée au PIB du Royaume-Uni se situe en réalité dans le bas de la fourchette des économies du G7, on peut se demander pourquoi les taux d’intérêt à court terme et les rendements obligataires, bien qu’en hausse dans le monde entier, devraient être tellement plus élevés au Royaume-Uni que dans la plupart des autres pays du G7. Et nettement plus élevés qu’en Europe.
Un écart de taux d’intérêt qui se creuse
La différence entre les taux à court terme est également frappante. La dernière hausse d’un quart de point décidée par la BCE en septembre a laissé son principal taux de dépôt à 2,50 %, soit 1,25 point de moins que celui fixé par la Banque d’Angleterre. Et cet écart devrait encore se creuser, les marchés anticipant désormais une hausse prochaine des taux au Royaume-Uni, alors que les tensions au Moyen-Orient et les pressions sur l’approvisionnement en pétrole se poursuivent.
Cette situation est bien sûr profondément préoccupante, car elle pourrait révéler certaines faiblesses structurelles. Il est vrai que, dans son intention d’améliorer les services publics, le nouveau gouvernement travailliste a réorienté vers le NHS et d’autres secteurs nécessitant un soutien supplémentaire une partie des recettes générées par l’augmentation des impôts sur les entreprises. Ce faisant, il a sans doute freiné les intentions d’embauche et de dépenses des entreprises et contribué à ce que les prix facturés aux consommateurs soient plus élevés qu’ils ne l’auraient été autrement. Les 30 milliards de livres supplémentaires d’emprunts annuels prévus sur la durée de cette législature afin de financer les ambitions du Labour en matière d’amélioration des services publics et les investissements nécessaires dans les infrastructures ont également contribué au niveau élevé des rendements obligataires. Cette situation a été aggravée par la volonté de la Banque d’Angleterre de maintenir un niveau élevé de resserrement quantitatif (QT).
Mais cela n’explique pas l’intégralité de l’écart de rendement. Celui-ci ne peut pas non plus être attribué à une réaction trop tardive de la Banque d’Angleterre face à la remontée de l’inflation après le Covid, puisqu’elle a été la première à relever ses taux, en décembre 2021. La Réserve fédérale américaine n’a procédé à sa première hausse qu’en mars 2022 et la BCE en juillet, alors que le principal taux d’épargne de la zone euro était resté négatif depuis 2014.
Les barrières commerciales persistantes avec l’UE
En réalité, l’analyse de l’ancien membre du MPC, le professeur Adam Posen, concernant l’impact du Brexit, s’est révélée prémonitoire. Selon lui, l’érigement de barrières commerciales entraînerait inévitablement des prix plus élevés qu’ils ne l’auraient été autrement. Compte tenu également du poids important de l’UE dans l’ensemble de nos échanges d’importation et d’exportation, le Brexit pourrait, selon son analyse, expliquer jusqu’à 80 % de la différence d’inflation entre le Royaume-Uni et l’UE[1].
La vérité est que le Royaume-Uni a abordé la dernière crise depuis une position de faiblesse, avec des taux d’intérêt et une inflation plus élevés qu’ils ne l’auraient probablement été s’il était resté dans l’UE, ce qui limite sa marge de manœuvre. Et l’économie britannique, bien qu’elle ait évidemment également été affectée par la guerre commerciale et les difficultés géopolitiques, a en outre, comme le suggèrent de nombreuses études, déjà perdu entre 6 et 8 % de PIB par rapport à ce qu’elle aurait pu atteindre autrement. La faiblesse des échanges commerciaux a également pénalisé l’investissement, tandis que la productivité a été affectée par la forte baisse du nombre de travailleurs européens venant au Royaume-Uni.
Le coût du travail et des compétences
Les pénuries de compétences sont particulièrement importantes dans le secteur de la construction. Des recherches menées par l’ONS avant la signature de l’Accord de commerce et de coopération entre le Royaume-Uni et l’UE estimaient que les ressortissants de l’UE représentaient environ 40 % de la main-d’œuvre du secteur de la construction à Londres[2]. Depuis la fin de la libre circulation, l’accès à des travailleurs étrangers pour combler les pénuries critiques de compétences est devenu considérablement plus complexe et plus coûteux.
Cela reflète un défi plus large qui concerne l’ensemble de l’économie. Les recherches de la BCC montrent que plus de la moitié (58 %) des entreprises sont confrontées à des pénuries de compétences — et environ deux tiers (67 %) des entreprises déclarent qu’un meilleur accès à des salariés qualifiés contribuerait à soutenir leur croissance[3]. Les études d’impact du Home Office ont également suggéré que le nouveau régime de visas pour travailleurs qualifiés, avec ses exigences salariales plus élevées, entraînerait environ 40 milliards de livres de coûts supplémentaires pour les entreprises sur dix ans[4].
Les travailleurs européens n’étaient soumis à aucun de ces coûts supplémentaires liés à leur emploi, affichaient des taux d’emploi supérieurs à ceux des travailleurs locaux, arrivaient relativement peu souvent accompagnés de personnes à charge et, globalement, sollicitaient moins les services sociaux que d’autres catégories de travailleurs. En réalité, durant cette « période dorée », ils constituaient le seul segment de la population à apporter, au total, une contribution positive aux finances publiques.
Ce que les PME ont perdu
Les difficultés et les coûts liés aux échanges commerciaux avec l’UE ont été particulièrement lourds pour les PME. Le Quarterly Economic Survey de la BCC fait apparaître des baisses répétées de la proportion de PME exportatrices déclarant une augmentation de leurs ventes. En 2025, 54 % d’entre elles estimaient que l’actuel Accord de commerce et de coopération avec l’UE ne leur permettait pas de se développer, contre seulement 16 % qui considéraient qu’il le permettait[5].
Cela affecte la productivité et la compétitivité à long terme, tout en limitant le choix offert aux consommateurs. Le commerce joue un rôle essentiel en encourageant l’investissement, l’innovation et la concurrence. Toute diminution de l’intensité des échanges est connue pour être préjudiciable à la croissance à long terme.
Si la croissance est réellement l’objectif, alors le constat est simple : rétablir des liens commerciaux plus étroits avec l’Europe doit figurer parmi les priorités. Ce n’est pas seulement ce que les économistes qui s’appuient sur le « modèle gravitaire » du commerce vous diraient concernant les avantages — notamment en matière de réduction des coûts environnementaux — liés aux échanges de biens et de services avec son voisin géographique le plus proche. C’est également ce que nous avons pu observer concrètement au cours des dernières années.
Pour un nouveau départ dans les relations Royaume-Uni–UE
Désormais que les droits de douane imposés par les États-Unis sur les produits britanniques ne diffèrent plus de manière significative de ceux appliqués aux importations en provenance de l’UE, les avantages de faire cavalier seul disparaissent. D’autant que l’UE négocie, depuis une position de plus grande force, des accords avec les mêmes pays et régions vers lesquels le Royaume-Uni s’est tourné de son côté, notamment avec l’Inde.
La question des relations avec l’Europe reste bien entendu complexe et la dimension politique doit être prise en compte. Mais plus récemment, notamment à la suite du discours du Premier ministre lors de la conférence du Parti travailliste cette semaine, l’idée de rejoindre certaines parties du marché unique européen et/ou une union douanière est désormais présentée comme une possibilité réelle, alors que les préoccupations liées à la sécurité et à la souveraineté s’intensifient partout dans le monde et donnent lieu à de nombreuses réponses nationalistes et protectionnistes, créant de multiples obstacles pour l’économie britannique ouverte.
Le Premier ministre a même déclaré qu’un retour « jusqu’au bout » vers une adhésion pleine et entière du Royaume-Uni à l’UE était également envisageable, dans le cadre de la définition des futures options de la relation entre le Royaume-Uni et l’UE, autour du sommet des dirigeants qui devrait probablement se tenir en novembre de cette année. L’UE finalise elle-même sa politique de « Buy European », qui pourrait être très dommageable pour le Royaume-Uni si celle-ci ne pouvait pas être modifiée afin de nous y inclure également. Le Canada, actuellement « éloigné » des États-Unis, semble lui-même chercher à rejoindre certaines initiatives européennes visant à renforcer sa protection.
Il devient de plus en plus évident que rester compétitif en tant que puissance intermédiaire est devenu particulièrement difficile dans cet environnement géopolitique très incertain et dangereux. Des politiques raisonnables devraient conduire à éviter de s’engager dans des voies qui seraient coûteuses à poursuivre seul, que ce soit dans l’IA, l’énergie, la défense ou les innovations dans le domaine de la finance et des paiements.
Une refonte fondamentale des relations entre le Royaume-Uni et l’UE est donc nécessaire de toute urgence. Et elle devra être ambitieuse si elle veut avoir un effet positif et durable sur l’économie britannique.


