14 septembre 2026
Par Jun Du, professeur d’économie à Aston University et membre du Conseil consultatif économique (EAC) de la BCC
Un fabricant disposant d’une ligne de production certifiée dans les Midlands vous dira peut-être que le Brexit n’a pas réellement changé son activité en Europe. La ligne fonctionne toujours, les clients sont toujours là et les certifications restent valables. L’entreprise a absorbé les nouvelles formalités administratives, les coûts liés aux doubles certifications, les délais plus longs aux frontières, et elle a continué son activité.
Cette réponse est à la fois exacte et incomplète. Si l’entreprise a maintenu son activité, c’est parce que partir lui aurait coûté plus cher que rester. Ce que cette réponse ne reflète pas, c’est que la logique commerciale du maintien de cette relation se détériore chaque année — et les entreprises le savent.
Ce que montrent cinq années de données
Mes collègues Oleksandr Shepotylo, Yujie Shi et moi-même avons suivi pendant cinq ans les échanges de biens entre le Royaume-Uni et l’UE au niveau des produits, en couvrant les flux bilatéraux mensuels avec 100 pays, de 2017 à fin 2025. Notre dernière étude[1] est la première à examiner comment les structures des chaînes d’approvisionnement ont façonné l’impact de l’Accord de commerce et de coopération.
Les chiffres clés sont importants : une baisse de 53,8 % de la diversité des produits exportés vers l’UE et une diminution de 16,5 % de la valeur des exportations (ce qui signifie que les entreprises britanniques vendent désormais moins de types de produits aux entreprises européennes). Mais le résultat le plus important réside dans ce qui se cache derrière ces chiffres. Les caractéristiques des produits expliquent environ dix fois plus les variations des résultats commerciaux que l’identité du partenaire commercial. Ce que l’on exporte compte beaucoup plus que la destination du produit.
Lorsque les entreprises britanniques et européennes étaient étroitement intégrées au sein de réseaux de production communs — dans les secteurs pharmaceutique, chimique et des composants automobiles — les échanges ont résisté. Les entreprises de ces secteurs supportent des coûts irrécupérables : lignes de production certifiées, logistique spécialisée, main-d’œuvre adaptée aux normes européennes. Absorber les nouvelles contraintes réglementaires constituait une décision plus rationnelle que de rompre complètement la relation commerciale. En revanche, lorsque les réseaux de production étaient moins intégrés — dans les biens de consommation, les produits périssables et les matières premières standardisées ou facilement substituables — certaines lignes de produits ont disparu et n’ont, pour l’essentiel, pas été remplacées.
Sans surprise, cette situation a affecté la confiance des exportateurs. Le Quarterly Economic Survey de la BCC fait apparaître des baisses répétées de la proportion de PME exportatrices déclarant une hausse de leurs ventes. En 2025, 54 % d’entre elles estimaient que l’Accord de commerce et de coopération actuellement en vigueur avec l’UE ne leur permettait pas de développer leur activité, contre seulement 16 % qui considéraient qu’il le permettait[2]. Cela ressort clairement des témoignages recueillis par la BCC. Comme l’a expliqué une microentreprise de services du Northamptonshire : « Les problèmes liés aux douanes, qui retardent, bloquent et facturent chaque expédition, ont atteint un point de rupture. Depuis le Brexit, nous avons du mal à faire entrer et sortir les marchandises du pays. »
Pourquoi la résilience ne signifie pas stabilité
L’écart entre les deux chiffres clés raconte toute l’histoire. La diversité des produits exportés a diminué de plus de moitié, tandis que leur valeur n’a baissé que d’environ un sixième. Les relations commerciales profondément intégrées ont permis de maintenir les volumes, tandis que les lignes de produits marginales ont disparu. Les entreprises qui sont restées représentent désormais une part plus importante des échanges entre le Royaume-Uni et l’UE, mais sur un nombre plus restreint de lignes de produits, concentrant ainsi le risque sur des relations commerciales elles-mêmes fragilisées.
Chaque année, la logique commerciale du maintien d’une production transfrontalière soumise à deux régimes réglementaires différents s’affaiblit. Les entreprises identifient des fournisseurs alternatifs, restructurent leurs chaînes de valeur ou cessent tout simplement de remplacer leurs équipements industriels du côté britannique. Les relations commerciales qui ont survécu au choc initial s’amenuisent, et la fenêtre permettant de les préserver se rétrécit. J’avais déjà souligné cette dynamique dans un précédent article pour la BCC consacré à la compétitivité des chaînes d’approvisionnement[3], dans lequel je défendais l’idée que la capacité d’adaptation, plutôt que le stockage de précaution ou la relocalisation, est ce qui permet de construire une résilience à long terme. Cet argument se heurte désormais à une échéance.
Ce qui accélère cet affaiblissement, c’est la structure des coûts. Les obstacles techniques au commerce, notamment à travers l’évaluation de la conformité et les doubles certifications, imposent des coûts par ligne de produits qui pèsent particulièrement lourd lorsque les productions britannique et européenne sont étroitement liées. La décision du Royaume-Uni d’abandonner l’obligation de marquage UKCA et de continuer à reconnaître indéfiniment le marquage CE[4] montre où mène cette logique : la divergence réglementaire avait été tentée puis abandonnée parce qu’elle s’est révélée trop coûteuse. La duplication des exigences réglementaires demeure, sans servir les intérêts de l’une ou l’autre des parties.
Quelle devrait être la prochaine priorité ?
L’accord sanitaire et phytosanitaire (SPS), dont la négociation devrait désormais avoir abouti, concerne le secteur agroalimentaire, dans lequel nos données montrent que les pertes en matière de diversité des produits importés sont passées de 12 % dans le cadre des contrôles initiaux allégés à 30 % avec l’application complète des règles. Pour ce secteur, cet accord sera donc très important.
Cependant, pour de nombreux secteurs non agroalimentaires, le principal frein aux exportations — les obstacles techniques au commerce — reste totalement en dehors de son champ d’application. L’accord de reconnaissance mutuelle entre l’UE et la Suisse concernant l’évaluation de la conformité constitue un modèle institutionnel : vingt catégories de produits, aucune obligation de procéder à des tests en double, et un dispositif en vigueur depuis 2002[5].
Notre étude complémentaire montre que les dispositions de reconnaissance mutuelle entraînent une hausse moyenne de 9,8 % des exportations, avec des gains particulièrement importants dans les secteurs où les chaînes de production transfrontalières sont les plus intégrées[6]. Une coalition réunissant la British Chambers of Commerce, Make UK, le Chartered Institute of Export and International Trade et la Confederation of Swedish Enterprise a appelé à la conclusion d’un accord entre l’UE et le Royaume-Uni reposant précisément sur ces principes[7]. Les acteurs favorables à cette démarche existent des deux côtés de la Manche.
Voici les mesures que le Gouvernement pourrait prendre pour soutenir cette initiative :
- Un accord sectoriel de reconnaissance mutuelle sur l’évaluation de la conformité, ciblant les 25 chapitres de produits dans lesquels les entreprises britanniques et européennes partagent des réseaux de production. Les produits pharmaceutiques, les produits chimiques, les composants automobiles et les dispositifs médicaux sont les exemples les plus évidents : ce sont les secteurs dans lesquels les entreprises ont supporté les coûts les plus élevés pour maintenir leurs relations transfrontalières et dans lesquels la réduction des duplications réglementaires produirait les bénéfices les plus importants.
- Un soutien à l’investissement pour les entreprises qui supportent des coûts réglementaires doubles dans les secteurs caractérisés par une forte interdépendance. Kaya, Low et Millard estiment que les barrières non tarifaires ont entraîné une réduction permanente de 1,2 % de l’investissement des entreprises britanniques[8]. Des dispositifs d’amortissement accéléré ou des crédits d’impôt renforcés pour la R&D destinés aux entreprises maintenant une production transfrontalière dans les secteurs pharmaceutique, chimique et des composants automobiles permettraient de ralentir l’érosion documentée par nos données.
- Des moyens supplémentaires pour les autorités réglementaires afin de négocier et de mettre en œuvre ces accords : il faut des compétences techniques, et pas uniquement au sein des administrations chargées du commerce. Ces moyens ne disposent actuellement d’aucune ligne budgétaire dédiée et, sans eux, les discussions sur l’évaluation de la conformité ne pourront pas progresser.
- L’une des principales demandes de la BCC est que le Gouvernement commande une analyse à plus long terme de l’évolution des flux commerciaux britanniques au cours des six dernières années. Cette analyse devrait examiner l’intérêt de construire des relations économiques plus structurées, afin de s’attaquer aux problèmes plus profonds et structurels qui affectent les échanges de produits chimiques et d’autres secteurs clés.
Le soutien à l’investissement relève directement de la compétence du Trésor britannique et peut être mis en œuvre dès maintenant. La reconnaissance de l’évaluation de la conformité nécessite une négociation bilatérale, mais offre le potentiel de rendement le plus important. Les deux volets nécessitent une ligne budgétaire, et les réseaux de production qu’ils permettraient de préserver n’attendront pas.
Pour aller plus loin :